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USA - 15-03-2006

Erosion de la liberté d’expression
Par Robert Fisk
 

Il ne s’agissait pas de la bonne sorte de courage, et elle [= Rachel Corrie] ne défendait pas la liberté de gens convenables.
Vous devez vous battre. C’est la seule conclusion que je puisse tirer, confronté à l’érosion redoublée de notre liberté de débattre de la question du Moyen-Orient.
L’exemple le plus récent – et aussi le plus honteux – est la lâche décision du New York Theatre Workshop d’annuler la splendide production, par le Royal Court, de la pièce Mon Nom est Rachel Corrie.


Il s’agit de l’histoire – écrite par elle-même : ce sont ses mots, ce sont ses courriers électroniques – de cette courageuse jeune Américaine qui était allée à Gaza pour protéger des Palestiniens innocents et qui se tint debout, seule, face à un bulldozer israélien, essayant d’empêcher son conducteur de détruire une maison palestinienne.

Le bulldozer lui est passé sur le corps, après quoi il a fait marche arrière pour l’écraser une deuxième fois.
J’ai le dos brisé”, eut-elle le temps de dire, avant de mourir.


Bien qu’héroïne américaine, Rachel n’a reçu aucun bon point de la part de l’administration Bush, qui ne cesse pourtant pas une minute de faire tout un tapage autour de la liberté à reconquérir contre l’oppression.
Le courage de Rachel n’était pas de bon aloi, et elle défendait la liberté du mauvais peuple.

Mais quand j’ai lu que James Nicola, le soi-disant “directeur artistique” du New York Theater Workshop – il ne faut surtout pas oublier les guillemets, quand on cite son titre usurpé – avait décidé d’ “ajourner” la pièce “sine die”, au motif (ami lecteur, respirez un bon coup) que “notre planning de pré-production et nos conversations et nos débats, dans nos diverses communautés (sic) new-yorkaises, ce que nous avons entendu dire, c’est qu’avec la maladie de Sharon et l’élection du Hamas… nous étions confrontés à une situation extrêmement délicate”, je ne savais plus si je devais éclater de rire, ou bien pleurer…



Bon. Allons-y : regardons en face cette couillonnade.

Là-bas, aux antipodes, en Australie, mon vieux pote Antony Loewenstein, journaliste et universitaire, traverse une période tout aussi lamentable.

Il vient de terminer un ouvrage critique sur le conflit israélo-palestinien pour les Editions de l’Université de Melbourne, et les communautés juives australiennes essaient de le censurer avant même sa publication, en août prochain.

L’année dernière, le député travailliste fédéral Michael Danby, qui est juif, comme Loewenstein, a écrit à l’agence Australian Jewish News pour exiger que les éditeurs de Loewenstein “laissent tomber carrément ce projet dégoûtant”. Le livre, disait-il, aurait été une “offense pour la respectable communauté juive australienne.”



Et voilà que le très puissant Bureau des Députés juifs de l’Etat des Galles du Sud vient de faire pression contre Loewenstein et que des manœuvres sont en cours afin de l’évincer de son poste au bureau du Centre pour les Etudes Moyen-Orientales et Nord-Africaines de l’Université Macquarie.

S’agit-il là d’un petit exemple de piraterie pro-israélienne ?

Non, hélas ! J’ai reçu la semaine dernière une lettre d’une israélo-américaine, Barbara Goldscheider, dont le roman “Naqba : La Catastrophe / Le conflit palestino-israélien” vient d’être publié.

Elle a été attaqué, m’expliquait-elle, “simplement pour avoir choisi un titre arabe pour mon roman sur le conflit… Mon beau-frère a rompu toute relation avec moi, avant même d’avoir lu mon livre… J’ai reçu un coup de fil d’un “ami” hors de lui, appartenant à la congrégation des juifs “orthodoxes” de Bangor (dans l’Etat du Maine), qui m’a hurlé : “Mais vous ne savez donc pas que les Arabes veulent détruire Israël ?”

Une conférence consacrée à son nouveau roman, prévue le mois passé dans une synagogue conservatrice avait été annulée “en raison du scandale soulevé par le roman”.
Un professeur de Boston compatissant a écrit à Mme Goldscheider, et il lui a donné ce que je considère un sacré bon conseil : “Il y a une campagne vicieuse contre vous”, disait-il dans sa lettre ; “N’abdiquez pas !”


Mais que faire quand un éditeur -ou un “directeur artistique” – lui, capitule ?
J’ai connu ça, personnellement, il n’y a pas si longtemps, quand la Société d’Histoire Militaire Irlandaise avait demandé l’autorisation de republier un article que j’avais publié quelques années auparavant sur une bataille entre le bataillon de l’Onu envoyé par l’Irlande au Sud Liban et la brutale milice libanaise supplétive d’Israël, l’ainsi dite “Armée du Sud-Liban”, dont le commandant psychotique était un général d’armée libanais stipendié, un certain Saad Haddad.


Dans cet article, j’expliquais de quelle manière un major israélien, un certain Haim, extorquait de l’argent des habitants du village de Haris, au Sud-Liban, et j’indiquait aussi le nom de code d’un agent israélien – “Abu Shawki” – qui était présent lors de l’assassinat de deux soldats irlandais.

J’avais déjà publié ces informations à plusieurs reprises, tant dans mon propre journal que dans mon ouvrage antérieur consacré à la guerre du Liban, Pity the Nation.

Il y a plus de dix ans que le major Haddad est décédé, d’un cancer. J’ai effectivement rencontré ce Haim au début des années 1980 tandis qu’il sortait d’une réunion avec le maire du village de Haris, duquel il exigeait de l’argent afin de payer les cruels miliciens d’Israël – l’Onu était présente également, et elle avait enregistré ses menaces – tandis que “Abu Shawki”, que la police irlandaise aimerait bien interroger, a tenté par la suite de m’arrêter, à Tyre – et m’a immédiatement libéré, quand je lui ai dit que je savais qu’il avait assisté à l’assassinat des deux soldats irlandais.


Par conséquent, qu’étais-je censé faire, quand j’ai reçu la lettre ci-après, de l’ex-brigadier général Patrick Purcell, de l’armée irlandaise ?
“Malheureusement, nous avons été contraints à retirer (votre) article, à la suite d’une lettre reçue par notre éditeur, les Presse Universitaires Irlandaises. Il ressort clairement de notre contrat que notre société serait responsable, en cas d’attaque en diffamation.”

La lettre jointe, de l’éditeur Frank Cass, l’informait que son avocat l’avait “mis en garde” contre le fait que j’avais qualifié Haddad de “psychotique”, que j’avais nommé le major israélien qui procédait au chantage, ainsi que l’agent israélien présent lors des deux assassinats [de soldats irlandais, ndt].

Il est intéressant de constater que l’avocat de M. Cass pense possible de diffamer un homme (Haddad) qui est mort depuis plus de dix ans, et encore plus intéressant qu’il puisse imaginer que le fait de publier un nom de code militaire contraindrait nécessairement ce salaud à exposer sa véritable identité devant un tribunal.

Quant au major Haim, il demeure, dans les fichiers de l’Onu, celui qui a essayé – et apparemment, il a réussi – de contraindre la population du Sud Liban de cracher le fric nécessaire pour payer ses propres oppresseurs.


La morale de tout ceci ? Eh bien, à l’évidence, n’envoyez pas d’articles à la Société d’Histoire Militaire Irlandaise.
Mais plus encore, permettez-moi de rappeler ce que j’écrivais dans ce même journal, voici tout juste six ans, à savoir que “le degré des abus et carrément des menaces directes adressées à quiconque… ose critiquer Israël… est en train de prendre, très rapidement, des proportions maccarthystes. La tentative de contraindre les médias à obéir aux diktats d’Israël est… mondiale”.

Aujourd’hui, je n’aurais qu’une seule chose à ajouter : “… et elle ne fait que croître”.

© 2006 Independent News and Media Limited



Traduit de l'anglais en français par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft.
  Source : The Independent  
  Traduction : Marcel Charbonnier*  
     
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